De vous à moi, clin d'oeil littéraire

De vous à moi, clin d'oeil littéraire

Nouvelles et contes littéraires

 

 

 

En avant première avant parution du livre de l'OSE et du Café des Psaumes voici la nouvelle publiée dans le livre qui paraîtra le 15 septembre :

 

Parole de la rue des Rosiers , collectif d'auteurs

 

La nouvelle :

 

S'il vous Pletz

 

 

Les mômes du pletzl, cavalaient le long des trottoirs étroits de la rue des Rosiers, esquivant les passants pour traverser, toujours courant, ce boyau de rue, tutoyant les rares voitures qui se frayaient un passage dans la foule bigarrée des piétons et des commerçants ambulants. Il fallait faire vite pour éviter de se faire prendre avec leur chapardage qu’ils tenaient fermement dans leurs poings serrés. Quelques bonbons chipés dans le bocal de l’épicier, un chapelet de bretzels détaché prestement du clou auquel il pendait, un morceau de strudel écrasé dans la paume de leurs mains.

Misérables larcins que nul, dans ces années d’après guerre, n’aurait vraiment pu reprocher à ces enfants pour lesquels les commerçants juifs avaient des trésors d’indulgence.

Ils avaient commencé à courir devant chez Klapisch, rue des Hospitalières Saint-Gervais, étaient passés devant le salon de coiffure d’où sortaient des effluves de parfum de fleurs, avaient laissé sur la droite l’épicerie Goldenberg, renversé un peu plus loin un quidam sortant du bain de vapeur, enfilé à droite encore la rue Pavée. Là, par respect, ils avaient ralenti leur course devant la synagogue, traversé la rue de Rivoli pour s’éparpiller dans le quartier Saint-Paul.

Assis à la terrasse, chez Jo Goldenberg, sous le chaud soleil de ce printemps 1991, M… égrenait quelques souvenirs et tentait de me raconter le Pletzl d’avant, du temps où les gamins de la rue des Rosiers étaient pareils au « titi parisien ». La seul différence était dans leur vocabulaire : les un argotaient, les autres yiddishisaient, mais tous chapardaient de la même manière.

« Tu comprends, me disait M…, avant, le quartier, c’était un village. Tout le monde connaissait tout le monde. Nous les enfants, nous étions dans la rue. On formait des bandes. Personne n’avait d’argent. Après la guerre, nous vivions au jour le jour mais jamais un môme n’était laissé à l’abandon. Il y avait comme une franc-maçonnerie de l’entraide. On piquait des bonbons ou des illustrés uniquement pour le sport, pour se faire plaisir… »

M… s’arrête un instant, le temps de tremper ses lèvres dans son verre de thé, regarde autour de lui et sourit tristement.

« Ah, on peut dire que le quartier a bien changé. »

Il hoche la tête, claque de la langue et continue :

« Nous, ce nous voulions, c’était partir. Foutre le camp de ce quartier qui ressemblait à un ghetto. On voulait traverser la Seine, aller à Saint-Germain des Prés, aux Champs-Elysées ou là République. On voulait faire notre vie autre part où rien ne nous rappellerait plus nos angoisses, nos malheurs et le reste… Et puis on est revenu tout doucement, pour se rappeler. Il est là notre port d’attache. Elle est là notre école. Ils sont là nos terrains de jeux, dans la rue. Les odeurs sont les mêmes. Les pierres des immeubles ont vieilli, mais moins que nous. Certains commerçant portent encore le même nom, mais ce sont les fils qui sont là maintenant. »

M… attrape la tranche de citron imbibée de thé et la mâchonne consciencieusement.

« Tu vois, le bain n’existe plus, les magasins sont devenus luxueux, pas tous c’est vrai, certains résistent et c’est tant mieux. Mais combien de temps la rue gardera-t-elle son âme ? »

S’il vous PLETZL, avant de changer, attendez encore un peu. Juste le temps que notre génération soit complètement éteinte et que nous emportions avec nous, si vous ne savez pas le garder, le mystère de nos rues.

 

Voici une nouvelle que je vous propose en lecture "Je suis mort".

La boutique des mots

 

J’ai rêvé d’une boutique qui n’existe pas. Ses murs étaient transparents et sans cesse en mouvement, pareils à un liquide vaporeux, un instant solide, un instant fluide. Et depuis la rue, on voyait tout de l’intérieur de ce magasin du quatrième arrondissement.

Posté devant, je pouvais voir sortir les gens, avec chacun un petit paquet à la main. Ma curiosité fut piquée au vif lorsqu’une cliente vint droit sur moi.

- Regardez ce que j’ai acheté, me dit-elle. Un mot.

Venant de son paquet, j’entendis distinctement : Poupèlé.

- C’est ainsi que maman m’appelait, ajouta-t-elle en essuyant une larme.

Un homme s’approcha de nous.

- Moi, j’ai acheté « Guit your ». C’est pour mon père.

- Moi, dit un gamin avec grand sourire, j’ai pris « Mazel tov » pour ma sœur qui se marie demain.

- A moi, souffle la voix fatiguée d’une vieille femme, le vendeur m’a conseillé « Guizint » pour mon mari malade. J’en ai pris deux. Ecoutez : « Guizint, guizint » dit son paquet.

A mon tour, je pénétrai dans le magasin. La porte à peine franchie, je fus environné de mots.

Derrière sa caisse, le vendeur était de la couleur des murs : invisible. Il se fondait dans le décor. On ne le voyait pas, on le devinait.

- Je voudrais acheter un mot, mais je ne sais pas lequel.

- Ils sont tous là, classés par thèmes. Tenez, là ce sont les mots d’amour, ici ceux du bonheur, à côté, ceux pour la santé. Au fond, il y a les mots d’enfants. Promenez-vous parmi eux, ils sont vos amis.

- Et là ? dis-je en désignant une salle fermée par une lourde grille.

-Oh ! là il ne faut pas aller. Ce sont les méchants mots : maladie, drogue, haine, viol, torture, pogrom, meurtre, et tant d’autres. Et dans cette malle solidement cadenassée, il y a les mots terribles de racisme, xénophobie, etc., mais, que cherchez –vous ?

- Un mot pour arrêter les violences, les guerres. Un mot pour rétablir la justice entre les hommes, et qui donne le bonheur. Peut-être que ça n’existe pas.

- Si, il y en a un.

Le vendeur ouvrit un casier d’où se répandit une merveilleuse clarté.

- Le voilà. Gardez-le précieusement. Il a été prononcé par Ben Gourion le jour de la déclaration de l’indépendance de l’Etat d’Israël. Non, ne me donnez pas d’argent, ici, les mots sont gratuits.

- Que dit-il ?

- Chalom.

La boutique s’évanouit en même temps. Plus de vendeur, plus de casiers. Je me retrouvai seul sur la chaussée avec le mot qui jouait dans ma tête une céleste musique.

Je dansais de joie, et je n’avais plus qu’un seul désir, partager ce mot avec mes frères et sœurs du monde entier. Sans distinction de race, de couleur ou de croyance. Je voulais former une immense hora de paix autour de la terre.

Mais ce n’était qu’un rêve. Pourtant ce mot existe. Il faut le savoir et le faire savoir. « Chalom ».

 

Joseph Farnel